Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 17:45

 

Le racisme, angoisse du dernier homme.

Claude Bourrinet

 

 

 

La question de l' « identité » a surgi au moment où elle n'allait plus de soi. Dans le monde traditionnel, on ne se demande pas qui l'on est, tellement l'existence baigne dans une évidence ontologique. L'on agit comme l'on est. Il a fallu le déracinement moderne, initié dès la fin du « moyen-âge », et la déréalisation actuelle du monde, miné par la confusion généralisée des mots et des choses, pour que revînt en surface des convictions identitaires chargées de redoutables menaces.

 

« Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges », écrivait Nietzsche. Car elles prodiguent généreusement une naïveté qui transforme le crime en acte innocent, puisque sincère. Le mensonge, aussi abject soit-il, pourvu qu'il paraisse comme tel, n'est toujours qu'une prise de distance par rapport à la vérité, qu'il légitime indirectement. La politique est mensonge usuel, puisqu'il s'agit de mener des hommes imparfaits, mais l'idéologie, sécularisation des dogmes religieux, est conviction, donc fanatisme en action. La bêtise mène le monde. « La colère des imbéciles remplit le monde », écrivait Bernanos. On se rabat sur ce qui est à portée, à sa hauteur, très haut très rarement, très bas, la plupart des fois.

 

René Guénon faisait remarquer que l'éloignement progressif du principe supra-humain s'effectuait parallèlement à une mise en relief proportionnelle de l'humain, dans sa composante matérialiste, biologique, et même par l'irruption, dans la sphère consciente et civique, de l'infra-humain. De l'invention de la perspective, au quattrocento, au pansexualisme freudien, jusqu'à la légitimation postmoderne des perversions les plus variées, l'homme a tenté d'octroyer de la substance à ce qui n'est rien sans le divin. Il a été contraint de courir après toutes sortes de fantômes pour parvenir à être, sans y réussir. Le concept de « race » est l'un de ces trébuchets censés offrir aux uns et aux autres un valeur déterminée, selon que le plateau pèse dans un sens ou dans un autre.

 

 

Balade au zoo de Vincennes en 1907.

 

L'on sait que le terme, appréhendé dans son sens contemporain, c'est-à-dire fruit d'une taxinomie ayant toute l'apparence d'une démarche scientifique, est un produit du XIXe siècle, époque où les races bovines que l'on peut admirer dans nos campagnes furent crées, et où Darwin put analyser l'évolution des oiseaux des Îles Galapagos. L'Essai sur l'inégalité des races humaines, de Gobineau, date de 1853. C'était un siècle livré corps et âmes aux Européens, conquérants, sûrs d'eux, dont la supériorité mécanique, comme aurait dit de Gaulle, essayait d'être étayée par une supériorité morale et civilisationnelle. La République des Jules, si dure avec les pauvres, et si douce avec les banquiers, justifiait, à la fin de ce siècle de fer, la colonisation, par une supériorité raciale des Blancs, dont la mission manifeste, diligentée par les Lumières de la Raison, était de « civiliser » les sauvages visiblement abandonnées à un sort malheureux.

 

Exposition coloniale de 1931  un zoo humain,

 

Or, le monde, mené par la bêtise, maintenant, est incarné par les médias, c'est-à-dire un chaos de mots creux, qui s'entrechoquent comme des boules de billards électriques. Le temps n'est plus à quelques bribes de raisonnements plus ou moins tenus par un lien logique relativement rigoureux, comme du temps des « Grands Récits », désormais disparus, mais à l'immixtion spasmodique de connotations, d'associations empreintes de subjectivité, protéiques, malléables, évanescentes et pulsionnelles ; de quoi transformer le Ricard en geyser dans n'importe quel Café du commerce, ou plateau de télévision.

 

On laissera à celui qui a un peu de temps pour réfléchir le soin de méditer sur la réalité des races qui, certes, doivent exister, mais sans doute pas dans le sens simpliste et niais qu'il prend lorsqu'on s'en mêle sans avoir les connaissances nécessaires. Nous ne rappellerons que deux aspects de la question. D'abord, le vocable, s'il apparaît – rarement – dans les textes anciens, se rapporte à la générosité du sang, de la lignée, au sens aristocratique. C'est ainsi qu'on le trouve chez Corneille, qui s’inspirait de l'éthique castillane. Les Anciens, dans l'Antiquité, distinguaient les Hellènes (ou les Romains), et ceux qui ne partageaient pas la langue grecque, ou la vie en cités, et qui étaient les « barbares ». On reconnaît la même logique chez les Chinois, et dans d'autres peuples. Montaigne l'avait bien remarqué, et, critiquant l'ethnocentrisme de ses contemporains, écrivait que « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». D'autre part, le caractère « racial » étant assimilé aux signes apparents d' « extranéité » (terme juridique, qui désigne l'« étranger », mais qui peut traduire l' « extériorité » de l'être que l'on perçoit), la couleur de la peau est le composant essentiel de l'appartenance à une communauté essentialisée par le regard. Et comme l'Occident, d'abord l'Europe, puis son héritière, l'Amérique du Nord, a été avant tout une civilisation d'hommes blancs, et que l'agressivité de cette société l'a portée à exporter, à universaliser sa manière d'être, de sentir, de penser, et qu'elle a amené avec elle la notion de progrès, la blancheur de peau a été perçue comme le signe distinctif d'une supériorité. Si bien que l'évaluation de sociétés attachées à des modes de vie ou de croyance considérés comme parties intégrantes d'une époque révolue, que le progrès aurait dépassés, dépend de leur éloignement plus ou moins accentué avec ce qui est jugé comme le summum de l'humain, l'Amérique et l'Europe. L'Occidentalisme, ainsi, est-il un racisme culturel, qui frôle, par moment, le champ sémantique du racisme biologique.

 

Avec Claude Lévi-Strauss, il est nécessaire de souligner que, loin d'être une force, l’accroissement de la quantité d'énergie disponible par habitant, et la protection, la prolongation irrationnelle de la vie, desseins revendiqués par la civilisation occidentale, ne sont pas des manifestations de force, mais de faiblesse, qui non seulement mettent en péril l'équilibre naturel et l'avenir de la planète, mais aussi traduisent une peur atroce de la mort, et une angoisse devant le vide existentiel.

 

Claude Lévi-Strauss ne niait pas qu'il y eût progrès, mais il mettait en cause ses supposés bienfaits. En outre, pour lui, il n'était pas le critère d'une société aboutie. Chaque société mesure son évolution à l'aune de ses catégories axiologiques. Toutes les sociétés sont adultes, mûres, à l'exception des peuples qui ont été détruits, assassinés, ou pervertis par l'Occident. Souvent, on juge de certaines ethnies, de certaines société, par ce qu'elles sont devenues après le déracinement suscité par la colonisation occidentale. Au sein de l'Europe même, les dérives de populations issues de l'immigration sont liées à l'islam, tout comme l'islamisme des wahhabites ou des takfiris, qui sont des sectes puritaines et nihilistes, condamnées par la tradition musulmane. C'est envisager un homme d'après une maladie, et non en fonction du moment où il était sain et vigoureux. Qui osera dire que les pays musulmans représentent actuellement ce qu'ils étaient avant les désastres que nous connaissons depuis plus de deux siècles ? Et ne parlons pas de l 'Amérique latine, des Amérindiens, ou des sociétés africaines !

 

L'universalisme revendiqué par la vulgate mondialiste contemporaine est un outil d’arasement civilisationnel, une arme de destruction massive, une tentative de modeler les sociétés sur la société occidentale, par le biais du marché unique et de l'idéologie permissive. Or, comme la nature, le monde est peuplé de diversité. Cette dernière existe dans le temps (on rencontre davantage l' « Autre » en explorant le passé qu'en se restaurant dans un MacDo), et dans l'espace : jusqu'à maintenant (mais pour combien de temps encore?), des visions différentes de l'existence coexistent dans le monde. Il n'est pas question de nier le caractère conflictuel de certaines relations entre peuples, mais Claude Lévi-Strauss affirme que le véritable « progrès » ne se réalise que quand le différentiel de culture entre peuples est assez important pour enrichir vraiment les échanges, ce qui s'est produit à différentes époques de l'Histoire. Il est vraisemblable que le nivellement (nécessairement par le bas) des races, des ethnies, des cultures, et l'adoption d'un seul genre d'existence, entraîneraient le dépérissement de l'espèce humaine.

 

Comme disait Nietzsche : « Mes frères, ce n'est l'amour du prochain que je vous conseille ; je vous conseille l'amour du lointain. » L'amour du lointain, c'est l'amour de la différence, la vraie, celle qui engage l'être, le cœur et le corps, et non celle qui joue avec les ineptes déchets vestimentaires de la société de consommation. Il faut aimer être surpris. Le dernier homme, c'est celui qui est blasé, cligne de l’œil en considérant de haut le « barbare », et prend son nombril pour le centre du monde.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Alain Benajam
commenter cet article

commentaires