« Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir […] Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte. Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d’ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que d’apercevoir comme la liberté sert à se le procurer […] Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien ; mais je ne veux pas oublier cependant que c’est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s’ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu’elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouvernement que le maintien de l’ordre est déjà esclave au fond du cœur » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, livre II).
Sexe et société.
Les rapports sexuels, chez tout être vivant sexué, ont pour but de procréer l’espèce. Dans un certain nombre de cas, surtout chez les mammifères et afin de faciliter la fréquence de la reproduction, la nature a pourvu l’aboutissement de l’acte, d’une décharge d’un psychotrope, la dopamine, ceci ayant pour but de procurer aux actants une gratification. C’est le plaisir sexuel.
Souvent, il a fallut ériger des règles strictes d’accouplement afin de marquer la continuité de la possession. Dans maints sociétés, la femme perd donc son statut égalitaire d’humain pour devenir un instrument social, une génitrice déterminée, possédée et surveillée. Différentes techniques de répression sont utilisée dont une particulièrement radicale est l’excision du clitoris supprimant tout plaisir sexuel chez la femme donc le désir d’autres partenaires. L’asservissement des femmes est historiquement contemporain de l’apparition d’autres systèmes de pouvoir et de coercition, car il a fallut conserver et défendre l’excédent produit.
Ainsi, l’organisation du pouvoir de l’homme sur l’homme se généralise à tous les niveaux des sociétés développées avec l’apparition de l’Etat.
Les règles d’asservissement des femmes apparus dans les premiers Etats sont particulièrement violentes. La mort est la sanction généralement infligée aux femmes ayant des rapports sexuels hors des règles. Cette mort est le plus souvent atroce afin de frapper les esprits, au proche orient c’est la lapidation qui prévaut.
Dans toutes les sociétés connaissant un Etat, les règles d’assujettissement des femmes dans leurs rapports sexuels sont explicites, décrites par la loi. Elles sont plus ou moins sévères et violentes mais elles disent toujours que la femme est déterminée à une possession masculine afin de pouvoir connaître l’identité de la lignée.
Au 10ème siècle l’état carolingien s’effondre sous les coups des invasions Viking, Sarrasines et Mayars. Il s’ensuit une période d’anarchie ou le système féodale s’instaure. La violence règne partout, les règles précédentes disparaissent, le pouvoir ecclésiastique s’amoindri fortement. Les rapports hommes femmes, comme le reste de la société sont marqués par un retour au passé Celte et Germanique, polygamie, rapt des femmes, droit de cuissage, paganisme se généralisent. Il n’y a plus ou très peu de morale sexuelle pesant sur la société. Au début du 11ème siècle, sous la pression des peuples d’Europe fatigués de subir les guerres privée le Pape Grégoire VII instaure le mouvement dit de « La paix de Dieu ». Ce mouvement est fortement soutenu à ses débuts par les populations car il permet la mise à la raison des seigneurs féodaux qui menacés d’excommunication mettent un terme à leurs excès. Cependant, l’église trouve dans ce mouvement populaire un moyen extraordinaire pour établir son emprise sur la société.
Le contexte de l’occident est spécifique. Au début de l’ère féodale, l’église ne possède pas de pouvoir temporel, ne dicte pas la loi, en occident à cette époque il n’existe aucune loi explicite. L’Europe occidentale est le seul endroit au monde ou pouvoir politique et pouvoir religieux sont dissociés contrairement à l’Islam à Byzance, ou à la Chine Impériale. Afin d’établir son pouvoir sur le corps social, dans le mouvement grégorien de « La Paix de Dieu » l’église se doit d’inventer un concept qui au début lui est étranger, le Bien et le Mal, dans un système quasi Manichéen. Le Bien est la morale chrétienne, le mal est ce qui diffère de cette morale et ne peut se faire que sous l’emprise du Diable, le Mal incarné. Les contrevenants à cette morale sont voués à l’Enfer éternel. Qu’est ce que l’Enfer ? A partir du 12ème siècle, commence à apparaître une iconographie descriptive chargée d’édifier le bas peuple. On y voit des scènes d’horribles tortures corporelles subies par des damnés se tordant de douleur.
Les populations pendant de nombreux siècles croiront sincèrement à de telles horreurs.
La morale sexuelle chrétienne a pour but, affirmé, de déterminer la femme comme génitrice unique de son époux et ce afin de pouvoir assurer l’héritage, sans contestation, des enfants. Elle se fonde ainsi sur une loi dite naturelle donc divine ou l’acte sexuel est exclusivement réservé à la procréation. Elle exclue et condamne le plaisir sexuel, surtout celui des femmes, elle interdit formellement tous rapports sexuels hors mariage (fornication) et tout acte sexuel destiné au seul plaisir, masturbation (mollesse), homosexualité confondue avec la bestialité.
On le comprend aisément, le génie ecclésiastique, va établir une morale impossible à suivre, sauf pour quelques marginaux fous de Dieu. La morale sexuelle sera le véritable et plus important vecteur pervers permettant l’emprise de l’église catholique sur
Philosophes et écrivains sont également créateurs de mythes sociaux au même titre que la religion, l’attaque est sévère et l’église doit se défendre.
A partir du 12ème siècle les romans d’amour courtois vont se répandre dans la noblesse, puis la bourgeoisie. Ces romans, poèmes ou chansons racontent presque toujours la même chose. Un jeune chevalier convoite la femme de son suzerain, celle-ci loin de le décourager lui confère un rôle de chevalier servant, lui confie des missions dangereuses lui prodigue des marques d’intérêt et de tendresse. Le jeune chevalier porte les couleurs de la dame au tournoi et au combat. Le jeune homme chante son amour pour la dame de ses pensées, il est amoureux, il rend hommage à la dame, comme il rend hommage à son suzerain.
Bien sure il n’est jamais question de sexe entre eux, l’église veille, mais la situation est équivoque, quasi adultérine. Les amoureux s’échangent des mots et des objets, ils brûlent d’amour. Aliénor, duchesse d’Aquitaine, fera la promotion de ces romans, des troubadours qui les chantent et des postures qui en découlent. Ces romans vont induire chez les nobles et bourgeois de nouveaux comportements de l’homme à l’égard des femmes. Ce sont des comportements policés, polis, des attitudes de cours, c'est-à-dire courtois. L’homme n’est plus un rustre, c’est un amoureux qui prend garde à sa personne et à ses comportements. Il courtise la dame de son cœur. L’amour courtois ou «fine amor» en occitan, révolutionne les rapports homme femme et la situation même de la femme. L’adultère se trouve mythifié la femme mise sur un piédestal. Cette situation de la femme est propre à l’occident chrétien dans les autres grandes civilisations, la femme reste un objet de plaisir sexuel et de reproduction. L’amour n’existe pas. Etre amoureux implique la relation avec les mythes littéraires qui décrivent cette situation unique de respect à l’égard des femmes, ils n’existent et n’existeront qu’en Europe occidentale. L’église ne reste pas inactive face à cette menace. En 1277 le « De Amor » d’André Champlain, traité d’amour courtois fait fureur, il est vu par beaucoup d’historiens comme un manifeste du libertinage, il sera censuré par l’archevêque de Paris Etienne Tempier en 1277 avec l’université de Paris. Une autre attaque viendra des philosophes qui contesteront la morale chrétienne. En effet la philosophie médiévale est emprunte de la philosophie d’Aristote revue et corrigée par les philosophes Arabes dont les plus célèbres furent Avicenne et Averroès. L’église appellera Averroïsme social par dérision cette contestation, en insistant sur sa provenance arabe. Cette année 1277 donc verra également la censure de l’Université de Paris par la publication de 219 propositions sensées être enseignées, parmi ces 219 préceptes interdits 6 concernent la morale sexuelle. Ces 6 propositions censurées sont particulièrement intéressantes car elles désignent les axes du combat normatif et répressif de l’église. Elles sont les suivantes :
168 : La continence n’est pas essentiellement une vertu
169 : La complète abstinence de tout acte de chair détruit à la fois la vertu et l’espèce
172 : Le plaisir pris dans les activités sexuelles n’empêche pas l’activité ou l’usage de la pensée.
181 : La chasteté n’est pas un bien supérieur à la complète abstinence
183 : La fornication pure et simple, celle d’un célibataire avec une célibataire, n’est pas un péché.
Comme le dit fort justement Alain de Libera qui commente cette censure dans son livre : « Penser au Moyen Age » : « C’est le travail et le privilège du censeur que de découvrir le fantôme de la liberté ».
La dissociation du plaisir sexuel de l’enfantement apparaît donc comme un processus de civilisation accompagnant l’amélioration des conditions de santé et la prolongation de la longévité.
Pourtant, une morale sans objet, introduite en force, appuyée par des siècles de terreurs infernales perdure dans les esprits et clôt les âmes et les cœurs dans une prison de frustration.
Prostitution et crimes sexuels en sont le prix à payer.
La prise du pouvoir par l’église catholique grâce à la réforme grégorienne, sur la base d’un complot sur les âmes, présente une rhétorique similaire de celle entreprise par les USA aujourd’hui avec la théorie du complot musulman. Il s’agit d’abord de terroriser, puis de proposer sa protection, contre une soumission totale. L’idée n’est pas neuve on appel cela du racket.